Le triste destin de Jacques Poulain
Le dix-huit décembre 2002 à Montpellier,
Sylvie Roussel gara sa voiture dans le sous-sol de l'immeuble. C'était une
femme assez grande, d'une trentaine d'années, avec un air sévère.
Elle
arrêta le moteur, ouvrit la boîte à gant, poussa un long soupir et prit un
revolver !
Elle descendit de la voiture, passa devant
l'ascenseur sans même s'arrêter puis prit l'escalier de secours. Jamais personne
ne passait par-là. Elle monta jusqu'au dernier étage. Il était tard, c'était
désert. Elle avança jusqu'au bureau de son ami Jacques Poulain, elle savait
qu'il était là. Elle marqua un temps d'arrêt comme si elle regrettait déjà ce
qu'elle allait faire. Puis elle entra d'un pas décidé.
L'entrée
fracassante de Sylvie fit lever la tête à Jacques qui était assis à son bureau.
« Je
sais que tu es au courant ! Es-tu toujours prêt à me dénoncer ? » demanda
Sylvie.
Jacques
hocha la tête en signe d'acquiescement.
« Tu
aurais pu devenir mon associé dans cette affaire, mais tu as choisi le camp des
perdants ! »
En
un éclair, Sylvie mit la main dans la poche de son imperméable et en sortit son
revolver. Jacques, livide, avait compris.
Elle visa et tira.
Le lendemain matin, la concierge téléphona
à la police, déroutée par sa découverte :
« Monsieur,
Monsieur venez vite, seize rue de la loge à Montpellier, un meurtre...
-
Oui Madame, nous arrivons et surtout ne touchez à rien ! » répondit un
agent.
Au siège de la police à Montpellier,
le chef du commissariat, un homme grand, fort, chauve et avec une moustache,
alla en courant dans le bureau du commissaire Jean Martel. Ce dernier n'était
pas très grand, et portait un imperméable et un chapeau assorti. Ses yeux
étaient cachés par celui-ci. Il était ainsi très mystérieux :
« Monsieur
Martel, j'ai une mission à vous confier. Un meurtre. Un certain Jacques
Poulain. Venez avec nous, la concierge a appelé. Dépêchez-vous ! »
Jean,
sans rien dire, suivit son supérieur.
Dix minutes après, ils arrivaient
sur les lieux. Le médecin légiste était déjà accroupi près du corps. Le
commissaire marcha dans sa direction :
« Bonjour,
commissaire Jean Martel. Que s'est-il
passé ?
-
Balle en plein cœur, le meurtrier savait très bien viser, répondit le médecin.
-
Vers quelle heure le meurtre a-t-il été commis ?
-
Environ vingt et une heures, mais ce n'est pas encore sûr.
-
Est-ce que des empreintes ont été relevées ? demanda le commissaire.
-
Non pas encore, mais ça ne saurait tarder.
-
Alors qu'en pensez-vous ? demanda le chef en interrogeant Jean du regard.
-
Je n'en sais rien, c'est encore trop tôt. »
Le commissaire prit congé de son
chef car il était temps d'interroger la concierge.
«
Madame Durand ? demanda le commissaire.
-
Oui, c'est bien moi, répondit-elle.
-
Venez avec moi je vous prie. »
Grâce à une série de questions, la
concierge lui apprit que Monsieur
Poulain quittait son bureau vers neuf heures. Il avait aussi un comportement
étrange ces temps-ci. Quelquefois, aux environs de sept heures, elle le voyait
fouiller au fond de son tiroir et quand elle entrait pour faire son ménage à ce
moment-là, il lui cachait ce qu'il était en train d'écrire.
Lorsque le commissaire eut fini
d'interroger Madame Durand, un inspecteur vint à sa rencontre:
« Le
corps a été fouillé et une clé a été trouvée, dit-il.
-
Qu'ouvre-t-elle ?
-
Un tiroir où nous avons trouvé ceci !
-
Un journal intime cadenassé ! Où est la clé de celui-ci ?
-
Introuvable. Nous avons essayé de l'ouvrir par tous les moyens, impossible !
-
Continuez de chercher ! dit le divisionnaire sur un ton sévère. »
Jean Martel s'en alla vers son
directeur et lui demanda :
« Les
parents de la victime ont-ils été prévenus et interrogés ?
-
Prévenus, oui mais interrogés, non ! Faites-le vous-même, ils arrivent ! »
Monsieur Poulain avait une canne,
des lunettes rectangulaires et des cheveux gris. Quant à sa femme, on lui
aurait donné dix ans de plus que son âge tellement elle était accablée par le
chagrin. Lors d'un interrogatoire quelque peu tendu, Martel apprit par madame
Poulain que son fils s'était disputé avec son meilleur ami Bruno Silvié. Ils
étaient associés jusqu'à ce que Bruno quitte l'entreprise.
Ce bref entretien passé, le
commissaire quitta le lieu du crime et se rendit au commissariat pour faire des
recherches sur ce Bruno Silvié. En dix minutes il trouva la réponse : Bruno
habitait la ville de Lattes, près du port. Après avoir démissionné de
l'entreprise de Jacques, il avait été au chômage mais avait depuis retrouvé du
travail. Jean téléphona à son chef pour savoir s'il pouvait préparer un mandat
de perquisition pour le domicile de Bruno Silvié. Le lendemain avec une troupe
de policiers, ils arrivèrent devant le domicile de Bruno :
« Ouvrez
! Commissaire Martel, nous avons un mandat de perquisition. Allez ouvrez
! »
Bruno, ébahi, ouvrit la porte.
« Bruno
Silvié ?
-
Oui, c'est moi !
-
Suivez-nous ! »
Arrivés au commissariat, un nouvel
interrogatoire commença.
« Pourquoi
suis-je ici ? demanda Bruno.
-
Connaissiez-vous Jacques Poulain ?
-
Oui, bien sûr, c'était mon meilleur ami.
-
Pourquoi dites-vous que " c'était " votre meilleur ami ?
-
Car nous nous sommes disputés récemment !
-
A quel propos ?
-
A propos de l'entreprise que nous avions fondée ensemble, mais que me veut
Jacques ?
-
Il ne vous veut plus rien désormais, il a été assassiné hier ! »
Le
visage de Bruno se figea dans une douloureuse surprise.
« Que
faisiez-vous hier aux alentours de vingt et une heures ?
-
Rien de particulier : j'étais chez moi !
-
Quelqu'un peut le prouver ?
-
Non ! » dit Bruno en clignant des yeux sous l'effet de la lumière
violente que le commissaire lui avait mise dans la figure.
Après un instant de silence Bruno dit :
« Si
vous pensez à moi pour le meurtre, vous vous trompez lourdement. J'en voulais à
Jacques mais pas au point de le tuer.
-
Pourquoi exactement vous étiez-vous disputés ? demanda le commissaire en
mâchonnant son bouchon de stylo.
-
Pour de stupide histoire d'argent ! répondit Bruno avec lassitude.
-
Vous savez l'argent peut amener à bien des excès !
-
Mais je vous répète que je suis innocent ! dit Bruno avec colère.
-
Avez-vous connaissance de l'existence d'un journal intime ?
-
Oui, bien sûr ! dit Bruno
-
Savez vous où est la clé ? »
Après
une courte pause, Bruno répondit :
« Il
m'avait interdit de le dire, mais maintenant ça n'a plus d'importance. Le
tiroir où est rangé le journal est muni d'un double fond, la clef est à
l'intérieur !
-
En êtes-vous sûr ?
-
Certain !
-
Nous allons vérifier mais ne vous éloignez pas, vous devez vous tenir à la
disposition de la justice. »
Très vite, le groupe de policiers arriva sur place. Ils montèrent les escaliers à toute vitesse et rentrèrent dans l'ancien bureau de Jacques Poulain. Ils tapèrent au fond du tiroir une bonne dizaine de minutes et enfin trouvèrent la clé du journal ou peut-être mieux encore la clé du mystère.
Le commissaire ouvrit le journal et le parcourut des yeux. Un
passage, dans les dernières pages, retint son attention : « Lors de
ma dernière entrevue avec S.R, je lui ai avoué que j'avais découvert sa
véritable activité et que je ne pouvais pas garder le silence. Son regard
valait toutes les menaces... »
Jean Martel referma le journal d'un coup
sec et son visage refléta toute sa détermination.
Sans dire un mot de ce qu'il avait
décidé de faire, après avoir consulté le répertoire téléphonique bien en
évidence sur le bureau de Jacques, il prit le téléphone et composa un numéro
devant le regard interrogateur de ses assistants.
« Allô ?
Bonsoir Monsieur Poulain, excusez-moi de vous déranger, commissaire Jean Martel
à l'appareil. Je voudrais vous demander une précision : ces derniers temps
votre fils avait-il l'air contrarié ?
-
Effectivement, depuis sa dispute avec son ami et sa rupture avec une certaine
Sylvie, il semblait avoir l'air absent.
-
Sylvie dites-vous ? demanda le commissaire, connaissez-vous son nom de famille
?
-
Attendez... Rassoul, non, Rouss... Roussel, oui c'est ça : Roussel.
-
Je ne vous dérange pas plus, merci monsieur Poulain. "
Le
commissaire raccrocha l'appareil en se disant qu'il ne lui restait plus qu'à
faire connaissance avec la fameuse S.R.
Tout de suite, il reprit le combiné
et demanda à un agent de faire des recherches.
A son retour au siège de la police,
un rapport sur Sylvie Roussel l'attendait déjà sur son bureau: elle avait déjà
eu affaire avec la police pour une vague histoire de cambriolage. Le
commissaire décida sans plus tarder d'aller à l'adresse indiquée sur le
rapport.
Il arriva dans une rue paisible,
sonna à la porte d'un pavillon, mais personne ne répondit. Soudain, une vieille
femme replète, sans doute la voisine, interpella le commissaire :
« Si
vous cherchez la petite dame, eh bien, elle vient juste de partir, en vacances
sûrement, avec une grosse valise. »
Jean Martel étouffa un juron, prit à
peine le temps de remercier la vieille dame et, dans sa voiture, téléphona au
guichet des départs de l'aéroport de Fréjorgues :
« Oui,
Sylvie Roussel doit bien prendre un avion qui décollera dans trente
minutes », lui répondit-on.
Ce n'était pas le moment de
réfléchir trop longtemps : le commissaire demanda par téléphone au siège de la
police un renfort de quatre hommes et leur donna rendez-vous à l'entrée de
l'aéroport.
S'aidant de la photo figurant dans
le dossier, ils cherchèrent Sylvie Roussel et la trouvèrent dans le hall
d'embarquement.
Postant ses hommes en arrière-garde,
il s'approcha de la jeune femme :
« Mademoiselle
Sylvie Roussel ? »
La
jeune femme sursauta et esquissa un mouvement de fuite.
« Ne
bougez pas mademoiselle ! Vous êtes cernée. Commissaire Martel, veuillez me
suivre. »
Pendant tout le trajet, Sylvie Roussel
garda un visage fermé.
Arrivés au poste, l'air résigné et très
lointain, elle s'assit docilement devant le bureau.
« Commencez
la fouille de la suspecte », demanda le commissaire à l'inspecteur resté
en retrait.
Tout à coup, la jeune femme se pencha sur
son sac mais les hommes avaient déjà la main sur leurs armes. Et doucement,
très dignement, Sylvie Roussel sortit son revolver.
« Si
c'est cela que vous cherchez, tenez, dit-elle en posant l'arme sur le bureau,
je n'aurais pas à voir sur votre visage le plaisir de cette découverte, et si
vous insistez un peu, je vous donnerai peut-être l'adresse de mon atelier de
fabrication de fausses monnaies » dit-elle d'un ton dédaigneux.
Le commissaire, le temps de la surprise passé, se dit que la chose était trop simple et lui laissait un goût désagréable de travail inachevé.
Lola-Maria