Le téléphantôme de Guillaume

 1 - L'accident

Guillaume habite la maison juste après le virage. C'est la raison pour laquelle on le connaît si bien dans son village. Il y a eu un mort l'année dernière à cet endroit, une voiture qui a oublié de tourner et qui a percuté l'arbre qui se trouve juste devant la maison. Guillaume a été témoin de l'accident. Et tout le monde a salué le sang froid dont il a fait preuve dans ces circonstances assez exceptionnelles. Il a appelé immédiatement les pompiers sans même savoir s'il y avait des blessés. Il venait de fêter ses 11 ans la semaine précédente mais n'avait paniqué à aucun instant. Évidemment, ça n'a pas fait de lui un héros, mais on a commencé à parler de lui. Un homme dans un bar en a discuté avec son cousin, qui lui, en a parlé à son collègue, lequel a mis un de ses amis au courant...

Quand les gens apprenaient ce que le garçon avait fait, ils n'y voyaient qu'un banal fait divers. Mais on s'empressait alors de leur expliquer ce dont il s'agissait vraiment. Et les gens alors avouaient que, en effet, c'était une histoire assez intéressante, pour ne pas dire amusante car il y avait tout de même eu un mort.

L'accident avait eu lieu à 1 heure du matin. Plus précisément à 1 heure 02, comme l'a indiqué Guillaume aux secouristes. Les enfants de 11 ans dorment, normalement, à cette heure là, surtout en semaine. C'est ce que se disent aussi les gens à qui on raconte ces événements. C'était la nuit du lundi au mardi, et Guillaume, parfaitement éveillé, avait composé le 18 moins d'une minute après l'accident. Les conclusions de l'enquête l'ont confirmé, notamment le GPS et le registre des appels du centre de secours. La personne qui a répondu à son appel lui a d'abord demandé s'il était seul, ce qui était le cas. La baby-sitter qui dormait dans la chambre de l'autre coté de la maison ne comptait pas, enfin pas pour le garçon qui ne la mentionna même pas. Il avait alors donné tous les renseignements qu'il pouvait fournir, le lieu de l'accident, le moment où il a eu lieu, le véhicule impliqué. Mais l'interlocuteur ne pouvait imaginer que Guillaume, alors qu'il parlait avec son téléphone portable, était en train de sortir de la maison pour s'approcher de la voiture accidentée. Il voulait en effet pouvoir répondre à toutes les questions, et pour cela, il lui fallait voir les occupants du véhicule. Il put ainsi connaître l'état des victimes. C'est quand il affirma que l'homme au volant était mort que l'homme au téléphone commença à se poser des questions. Guillaume lui avoua où il se trouvait et l'homme, remettant à plus tard les conseils qu'il se jurait de donner au garçon, entreprit de lui demander des détails sur les passagers, combien il y en avait et l'état dans lequel ils se trouvaient. Une femme, à la place du mort, était vivante, bien qu'inconsciente. L'homme s'assura que le garçon savait faire la différence entre la mort et l'inconscience, puis, donna les conseils nécessaires à l'enfant jusqu'à l'arrivée des pompiers. Ceux-ci ne tardèrent pas et firent leur métier, un peu surpris de constater que ce qu'ils voyaient correspondait parfaitement à ce qu'on leur avait décrit. Le lieu, la voiture, les personnes, tout était comme l'enfant l'avait indiqué. Ce qui avait fait de ce fait divers, un événement peu banal est le rapport qui expliquait la cause de l'accident. Et les gens rapportaient les mots exacts que Guillaume avait prononcés : "Il vient d'éjaculer." On essayait alors de ne pas rire car il y avait un mort, et justement celui-là. Mais certains ne pouvaient se retenir et s'excusaient en disant qu'il avait eu une belle mort quand même. Le rapport confirmait la thèse selon laquelle la femme était en train de faire une fellation au conducteur et que celui-ci, en jouissant, avait écrasé la pédale de l'accélérateur et loupé le virage. Guillaume n'était pas célèbre pour avoir indiqué précisément aux pompiers où ils devaient se rendre et ce qu'ils devaient faire, mais pour sa petite phrase. L'homme lui avait demandé s'il savait ce qui avait provoqué l'accident et le garçon avait répondu tout simplement : "Il a perdu le contrôle de son véhicule. Il a eu un orgasme en conduisant" - "Quoi ! Qu'est-ce que tu dis!!?" - "Il vient d'éjaculer. C'est encore gluant." Il fallut quelques secondes à l'homme pour digérer ce qu'avait dit le garçon. Heureusement, les pompiers étaient arrivés à ce moment là et le travail reprit le dessus. Depuis ce jour les gens souriaient quand ils voyaient le jeune garçon, ils le saluaient et lui parlaient...

 2 - Un garçon particulier

Guillaume n'a jamais été un garçon ordinaire. Ses parents le savent, ses voisins le savent, ses professeurs le savent et lui-même le sait. Il ne va pas au collège pour cette raison. Il aurait pu y aller si lui et ses parents avaient accepté qu'il perde son temps. Mais bien heureusement, ce n'était pas le cas. Il fait l'école à la maison avec ses parents, et trois professeurs viennent quelques heures par semaine chez lui. Parmi eux, il y a un homme de 30 ans qui lui enseigne les mathématiques et l'informatique, une femme d'une quarantaine d'années pour le piano et un homme assez âgé pour la culture générale. De temps en temps, des étudiantes anglaises séjournent à la maison et c'est alors le temps de l'apprentissage de l'anglais. Par ailleurs, il écrit un roman qui lui permet de consolider son français avec sa mère, et il fait du sport avec son père : canoë-kayak, tir à l'arc, tennis de table, ... Tous ceux qui connaissent Guillaume admettent que le collège n'aurait servi que de garderie, comme c'est le cas pour la plupart des autres enfants d'ailleurs. Si l'apprentissage de la vie sociale s'était avéré nécessaire pour lui, alors le collège aurait au moins pu être profitable sur ce point. Mais Guillaume est plutôt un garçon solitaire, un peu rêveur. La nuit de l'accident, il cherchait la solution d'une énigme posée par son prof de math. Il était en train de se demander si celui-ci avait voulu lui faire passer une nuit blanche en lui donnant ce casse-tête, quand le fracas des taules l'avait fait sortir de ses divagations. Guillaume n'est pas ordinaire pour de multiples raisons. D'abord, il est beau, c'est un garçon svelte qui sourit souvent. Ensuite, il a une imagination débordante. Enfin, il est têtu, obstiné disent ses parents. Ce n'est pas qu'il se renfrogne quand on lui demande de faire quelque chose qu'il n'a pas envie de faire, car quand il refuse, c'est souvent en souriant. Il ne fait tout simplement pas ce qu'on lui demande et il explique même pourquoi. C'est surtout cette dernière raison qui conduisit ses parents à lui éviter le collège, où certains professeurs n'auraient pas accepté que Guillaume leur tienne tête. Il aurait pu avoir des bulletins scolaires médiocres malgré son intelligence et sa gentillesse à cause de son obstination à ne faire que ce qui lui plait. Malgré son indépendance, c'est un garçon agréable à vivre. Il s'attire la sympathie de presque toutes les personnes qu'il fréquente. D'ailleurs, on le moqua gentiment pour sa phrase désormais célèbre et on continue encore. Et lui, n'en rougit pas, ni n'en tire de fierté.

 3 - Noémie

Un an après l'accident, les conversations dans le village font encore assez souvent allusion à la phrase désormais célèbre. Mais Guillaume a encore gagné en notoriété depuis. On l'a vu embrasser la fille du maire la semaine dernière. La nouvelle a vite fait le tour du village car Noémie est une fille intouchable qu'on n'a jamais vu sortir avec un garçon. Et surtout, Noémie a 14 ans, alors que Guillaume n'en a que 12. Les enfants sortent ensemble depuis plus d'un mois et jusqu'alors, leur relation était restée secrète. Noémie va au collège de la ville voisine. Elle part tôt le matin, vers 8 heures et rentre tard le soir, vers 18 heures. Ses parents, s'inquiétant de la fatigue que pourrait ressentir leur fille en faisant des journées de 10 heures, étaient venus voir les parents de Guillaume avec leur fille pour mieux connaître les conditions dans lesquelles étudiait Guillaume dans le cadre de l'école à la maison. Les adultes avaient parlé ensemble et Noémie avait suivi Guillaume dans sa chambre. "Je suis sure que je suis la première fille à venir dans ta chambre" - "Non... Tu es la cinquième" - "Allez, c'est pas la peine de mentir... Bientôt, tu vas me dire que t'as couché avec elles" - "Non, pourquoi ? Toi, tu voudrais?" - "Ça va pas la tête!" - "Tu sais, moi, j'aimerais bien... tu es assez jolie!" Noémie, sans se l'avouer, était un peu troublée par ces propos. Elle avait voulu le taquiner et c'est elle qui se retrouvée acculée. Alors, elle se tut, et resta sans rien dire, attendant simplement... Mais Guillaume ne fut aucunement dérangé par le silence ; il se contenta de l'observer. Puis au bout d'un moment, il lui dit "Si un jour, tu veux sortir avec moi, je serai d'accord, sûrement... Sinon, tu veux que je te parle de l'école à la maison?" - "Non, pas la peine, je resterai au collège" - "Ah bon? D'accord. Tu veux faire quelque chose de particulier?" - "Comme quoi?" - "Je sais pas... m'embrasser peut-être..." - "Tu sais même pas comment on fait" - "Oui, c'est vrai. J'ai essayé avec ma cousine mais elle est trop petite" - "Elle a quel âge?" - "10 ans" - "Là, c'est toi qui est trop petit, j'ai 14 ans" - "J'apprends tout très vite, tu sais." Noémie regarda le jeune garçon et imagina quel effet cela ferait de l'embrasser. Aussitôt, elle s'en voulut et retourna dans le salon où se trouvaient les adultes. Elle écouta distraitement ce qu'ils disaient. Et alors, elle sut ce qui la tracassait. Guillaume ne l'avait pas suivie, il était resté dans sa chambre, semblant ignorer son départ. Elle se dit que ce garçon ne se conduisait pas comme tous les autres. Elle hésita près de 5 minutes avant de retourner dans la chambre. Elle réfléchit à ce qu'elle pourrait dire ou faire. Elle n'y alla que quand elle le sut. Guillaume regardait la porte de sa chambre quand elle entra. Il dit "J'étais sur que tu reviendrais!" Noémie en oublia ce qu'elle était venue lui dire. Elle s'immobilisa, s'efforça de respirer calmement puis se lança "Je t'apprendrai à embrasser si tu..." Guillaume l'interrompit "Non!" - "Tu sais même pas ce que j'allais dire..." - "Ça m'intéresse pas..." - "Quoi! C'est toi qui m'a demandé à m'embrasser!" - "Oui, ça, j'aimerais bien. Mais je veux pas de conditions" - "Tu crois que je vais t'embrasser comme ça?" - "Oui" - "Tu lis trop de romans d'amour..." Et elle retourna dans le salon. Elle n'était pas en colère, ni contre elle, ni contre lui. Elle était seulement un peu désorientée. Elle se demanda alors si elle avait, rien qu'un tout petit peu, envie d'embrasser ce garçon. Elle ne sut quoi se répondre. "Noémie!" Guillaume l'appelait depuis sa chambre. Elle ne répondit pas. "Noémie!" Par peur que ses parents l'entendent, elle retourna dans la chambre. Guillaume avait le dos tourné à la porte quand elle entra. Il dit sans la regarder "D'accord. Je ferai ce que tu veux. Mais tu m'embrasses tout de suite, et à chaque fois qu'on se voit jusqu'à ce que je réussisse ce que tu me demandes de faire" - "Tu sais même pas ce que je veux. Tu acceptes sans savoir?" - "Oui ! Tu es d'accord?" Noémie s'approcha du bureau où se trouvait Guillaume. Elle lui toucha l'épaule et elle le sentit frissonner. Alors elle sut. Elle l'embrasserait et il ferait ce qu'elle demanderait. Elle lui caressa doucement le cou. Elle se tenait debout, juste derrière lui. Elle se pencha, passa sa tête au dessus de l'épaule de Guillaume et l'embrassa sur la joue. Il tourna légèrement la tête et elle glissa ses lèvres jusqu'à trouver les siennes. Et elle l'embrassa.

Dans le salon, les parents de Noémie étaient partagés. Ils voyaient tous les avantages que Guillaume avait avec l'école à la maison, mais ils avaient peur que, ni eux, ni leur fille, n'aient assez de volonté pour réussir ce pari. Même s'ils s'investissaient à fond, ils pensaient ne pas pouvoir le faire sur une longue période, et Noémie manquerait de points de repères. Ils remercièrent les parents de Guillaume de leur avoir consacrer de leur temps et appelèrent leur fille. Noémie arriva et leur demanda leurs conclusions. Elle fut d'accord avec eux et ne discuta pas, elle savait que cela se terminerait ainsi. Elle resterait au collège. Mais personne ne trouva que c'était une journée de perdue. Guillaume, lui, notait ses impressions dans son journal quand il fut interrompu par la sonnerie de son BlackBerry : il avait un message. "Tu es fou.... Elle est belle, mais tu es fou... Je vais quand même t'aider : va lui demander son numéro, pauvre fou !" Guillaume savait qu'il aurait pu avoir le numéro de Noémie sans lui demander, mais il savait aussi que c'était plus naturel et plus logique de le lui demander et de le faire maintenant. Il garda son téléphone à la main et regagna le salon. Noémie comprit dès qu'elle le vit revenir et lui sourit. Il rougit d'un seul coup. Il balbutia plus qu'il ne prononça ses mots mais il n'avait pas besoin de parler, son attitude parlait pour lui. Elle donna son numéro lentement afin qu'il puisse l'entrer dans son répertoire avec ses doigts tremblotants et ajouta "Envoie-moi un message tout à l'heure pour que je sache aussi ton numéro, d'accord? " - "Oui..." Elle retourna à côté de ses parents alors que Guillaume tentait de finir sa phrase "...je le ferai...". Il s'arrêta quand il vit qu'il parlait à la commode. Il se retourna et fut certain de voir son père sourire alors qu'il le regardait. Il baissa la tête pour se concentrer sur ce que son téléphone indiquait. "Range ton téléphone et va dire au revoir aux parents de ta dulcinée, pauvre fou !" Ce n'était pas un mauvais conseil, même si Guillaume fulminai à cet instant précis contre Dima, le responsable de ces messages. Il suivit ce conseil mais, en partant dans sa chambre, il sentit que sa nuque le brûlait à cause des cinq regards braqués sur lui. Dima ne perdait rien pour attendre... C'était de sa faute... Le numéro aurait bien pu attendre un peu... Il songea à un moyen de faire mordre la poussière à ce donneur de conseils, mais il n'en trouva aucun. Ce n'était pas la première fois qu'il essayait. Il ne désespérait pas de trouver un jour. Ce maudit Dima ne le quittait plus depuis qu'il s'était manifesté, le jour de l'accident. Il avait appris à le connaître de mieux en mieux depuis, mais il n'arrivait pas à faire en sorte que ses apparitions se fassent quand lui en avait envie.

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