Les aventures de Pablo Douht, reporter photographe

Chapitre 1 : Gwanaël

Je viens d’arriver à Palavas. Cinq heures de trajet depuis Paris. Métro jusqu’à gare de Lyon, TGV Paris-Montpellier, et car jusqu’ici, à quelques mètres de la plage. Je sens que ça va être sympa…
C’est un coup d’une semaine, deux grand maxi. Simplement retrouver un gamin assez mignon, Gwanaël, qui a fait une petite fugue. Il en avait marre de ses parents comme ça arrive assez souvent pour des jigés comme lui. Évidemment, il y a plusieurs versions qui expliquent sa fugue, celle des parents, celle des flics, celle de ses copains, celle des grands-parents, celle du gardien de l’immeuble et j’en passe… Et puis il y a celle de Gwanaël que je saurai bientôt !
J’ai une belle photo de lui, en maillot de bain. C’est celle que j’ai demandé bien sur. Les flics ont la photo d’identité collée sur le carnet de correspondance du collège. En fait, j’ai plusieurs photos, 158 exactement, elles sont dans mon mobile et à vrai dire je les ai eues d'une façon un peu détournée. Mais c’est quand même plus facile comme ça de savoir ce qu’il aime et avec qui il passe son temps.
Lorsque j’ai visionné tout ce que j’avais, j’ai surtout remarqué les photos avec son copain, pas mal du tout; il y a aussi parfois un oncle et son grand-père. Évidemment, il y a parfois ses parents, sa sœur et d’autres personnes mais sur des photos sans grand intérêt. J’ai appris pas mal de choses sur son copain et c’est ce dernier qui m’a mis sur la piste de Palavas. L'oncle paraît assez inquiétant mais il est à Paris en ce moment ; le grand-père est chez lui dans le Nord.
J’ai appris à regarder les détails dans les photos. C’est la bosse dans le slip de Gwanaël qui m'a le plus amusé. On peut la voir sur certaines photos où il est avec son copain. S'il y avait eu un adulte à la place, elle aurait pu constituer une preuve, étant donné le monde dans lequel on vit. Mais Gwanaël sourit sur cette photo, et ce n'est après tout qu'une manifestation physique habituelle à son âge.
Je suis sur de le retrouver mais je ne sais pas ce qui va arriver ensuite. Selon toute vraisemblance, il rentrera chez lui, mais sait-on jamais ? Je ne suis ni flic, ni détective privé ; je travaille seulement pour une revue de faits divers. Je signe sous un pseudo et je suis surtout spécialisé dans la photo. J’envoie parfois simplement une photo avec trois ou quatre phrases et cela suffit. Parfois mes articles ne paraissent que sur le site Internet du magazine. Tout ce qui a trait au fait divers me convient mais lorsqu’il y a un enfant dans l’histoire, il faut que je sois de la partie. Tout le monde le sait au bureau. Alors la fugue de Gwanaël, c’est ok pour moi.

Chapitre 2 : Le soleil chauffe

Palavas-les-Flots comme elle s’appelle vraiment est une petite ville située sur la cote à une dizaine de kilomètres de Montpellier. Elle est assez connue comme plage touristique. Le principal problème qu’elle a est Montpellier, une métropole de plus de 200 000 habitants. Les différents maires des deux villes ne sont pas encore parvenus à s’entendre et pour aller de l’une à l’autre sans voiture, c’est assez compliqué. Et bien sur je n’ai pas de voiture. Je dois donc choisir de rester à Palavas ou faire des allers-retours incessants. Je décide de faire les allers-retours. D’abord parce que je veux voir Montpellier, mais aussi parce que rester à Palavas sans me faire remarquer semble assez difficile. J’ai donc pris un hôtel minable à Montpellier.
Comme d’habitude, j’ai eu du bol. Laurent m’a envoyé un sms me disant que Gwanaël irait souvent à Montpellier. J’aurai peut-être la chance d’être dans le même car un jour. Laurent est le copain de Gwanaël ou plutôt son ami proche, voire plus. Il m’aime bien et je n’ai pas eu trop de mal à lui faire dire tout ce qu’il savait, et il en sait beaucoup. Evidemment, il n’a rien dit à tous ceux qui recherchent son copain à part à moi. J’ai souri lorsque j’ai lu les réponses qu’il avait données aux flics. “On s’est disputé…je l’ai plus revu depuis dimanche et il m’a rien dit !”. Il a invoqué une fille comme raison de leur dispute. Trop drôle. Bon, ça m’a quand même coûté 100 € pour qu’il parle mais ça valait le coup. Mais c’est pas pour les 100 € qu’il a parlé, ça s’était du bonus, il voulait vraiment que j’aille voir Gwanaël. Il allait quand même pas me dire qu’il s’inquiétait pour lui, le sachant seul à l’autre bout de la France. Surtout, il le connaissait bien et il savait dans quel pétrin son copain pouvait aller se fourrer.
J’ai donc visité Montpellier pour savoir dans quels coins un jigé pouvait bien aller. C’était assez mal parti, des endroits, y en avait plein qui pouvaient l’intéresser. J’hésitais : commencer par les médiathèques et librairies ou par les parcs et vieilles rues. D’un coté, des livres et disques en intérieur, de l’autre, des gens en extérieur. J’ai opté pour le dehors. Montpellier est la deuxième ville gay de France et Gwanaël voudrait peut-être, même inconsciemment, être épaulé par un jeune gay. Encore que s’il veut être abordé, lire dans une librairie n’est pas mal non plus. Comme il aura du mal à rentrer dans un sex-shop ou un sauna, un parc me semble une bonne idée. Et franchement, autant profiter du soleil…
Une chose que je n’avais pas prévue, c’est la chaleur qu’il peut faire. On n’est pas en été et pourtant la plupart des gens sont en tee-shirt. Avec mon pull et ma veste, je n’ai pas pu résister une heure, j’ai du rentrer pour être un peu plus léger. Le réceptionniste m’a regardé en souriant et m’a donné ma clé. Bon sang, y doit pas y avoir grand-monde pour qu’on me reconnaisse, car lui, je l’avais jamais vu. Je suis monté et redescendu aussi vite après m’être changé. J’ai hyper soif mais y a un Mac-Do près de la gare et une petite visite n’est pas une mauvaise idée, des fois que mon petit jigé y ferait une apparition.

Chapitre 3 : Visite guidée

Gwanaël n’était pas visible. Ni au Mac-Do, ni sur la place de la Comédie où se trouvaient plein de cafés, ni dans les voies piétonnes avoisinantes. J’ai parcouru le vieux Montpellier dans tous les sens. Je regardais plutôt les gens que les boutiques, une habitude que j’ai toujours eue même quand je ne recherche personne en particulier. Je scrutais carrément les jigés que je croisais. Y a pas à dire, Montpellier est une belle ville.
Mais marcher pendant des heures est assez usant. Je n’allais quand même pas rentrer à l’hôtel, alors j’ai pris le tram jusqu’au terminus. Je suis monté dans le premier qui se pointait et il lui a bien fallu une demi-heure pour y arriver. C’est souvent une bonne idée de voyager au hasard, on découvre des endroits où on n’aurait jamais eu l’idée d’aller. Là, je me retrouvais dans une cité avec plein de petits arabes. Je me suis promis d’y revenir et j’ai repris le tram dans l’autre sens. L’autre terminus se trouvait dans un centre commercial tout récent en plein air. Une heure de repos était suffisante, je pouvais me promener ici ; Gwanaël aurait peut-être la même idée.
Bon, je sais que ma méthode de recherche est assez hasardeuse mais le destin me sourit souvent. J’aimais bien l’endroit où je me trouvais. Les boutiques n’étaient pas vraiment pour moi, mais c’était comme se promener dans une ville sans ses rues désertes. Il y avait quelques jigés qui accompagnaient leurs parents, pas plus. J’ai aperçu une librairie. Voilà ce qu’il me fallait maintenant, un plan et un guide sur la ville avec tous les lieux touristiques. J’ai trouvé ce qu’il me fallait sans trop de peine. J’ai repris le tram pour retourner à mon hôtel et réfléchir un peu à ce que j’allais faire.

Chapitre 4 : Laurent

Arrivé à mon hôtel, j’ai reçu un nouveau sms de Laurent “cinema demain après midi”. Ouaip, je savais déjà par le guide où se trouvait le plus grand cinéma, là où j’étais tout à l’heure, près du centre commercial. Et j’avais avec moi le journal pour connaître les films et les horaires. Encore que j’aurai pu avoir ces infos sur le net. Bon, je verrai ça demain matin. J’ai renvoyé un sms à Laurent pour lui demander si je pouvais lui téléphoner. Réponse “oui”. Il devait être seul chez lui comme d’habitude. Sans son copain, il devait passer ses journées devant son ordi ou la télé.
Les deux garçons ne se ressemblent pas. Laurent a 11 ans, un corps mince, les cheveux noirs. Il n’est pas angélique mais a ce que j’appelle une tête sympa. J’aime quand il sourit. Même si je n’ai été avec lui que trois jours, je sais qu’il n’est pas difficile à vivre. Quand je l’ai vu la première fois, c’était avec les parents de Gwanaël. Quand ceux-ci l’ont laissé partir, je l’ai suivi en prétextant un appel téléphonique. Je l’ai rattrapé 50 m plus loin. Il s’est retourné et c’est là que j’ai vu son sourire pour la première fois. Il avait du se faire une composition en présence des parents. Evidemment, je suis tombé sous son charme immédiatement.
Je lui ai dit que j’étais reporter dans un magasine spécialisé dans les faits divers et que la fugue de Gwanaël m’intéressait, et s’il pouvait passer un moment avec moi pour en parler…
Il ne s’est pas fait prier le bougre. Tout de suite, il m’a demandé si je le paierai. Bien sur, je lui ai dit que ça dépendait de ce qu’il dirait, j’ai ajouté que ça dépendait de ce qu’il ferait. Je ne doutais pas de son intelligence mais je savais que je ne craignais rien avec lui. Il ferait ou ne ferait rien, dirait la vérité ou débiterait un beau gros mensonge. Je m’en foutais éperdument. Mon but à l’instant était de rester avec lui un certain moment.
Les gamins me surprendront toujours. Il m’a dit que ses parents n’étaient pas là et qu’on pouvait aller chez lui. Pour faire l’interview a-t-il ajouté malicieusement. Je l’aimais déjà mais je ne suis pas fou. Ok pour l’interview, et uniquement pour l’interview… pour cette fois. On est allé chez lui. Il n’habitait pas très loin de chez son copain. Ils devaient bien en profiter ces petits voyous. Arrivés chez lui, on est monté direct dans sa chambre, j’ai à peine aperçu le salon, ce sera pour une autre fois. Sa chambre était bleue. Les meubles, ses draps, les rideaux. Ce qui restait des murs était blanc. J’aurais pu le deviner mais il n’y avait pas Shakira ni de top model accrochés. En revanche, des camions, ça oui, y en avait et pas qu’un peu. Quant à savoir pourquoi, j’aurais bien le temps de le savoir.
Il s’est assis sur la chaise de son bureau et l’a tournée vers le lit. Je me suis donc assis sur celui-ci. Bien moelleux. J’ai pris le temps de regarder un peu plus attentivement tout ce qui m’entourait, en commençant par la taie d’oreiller, la lampe, le réveil, l’armoire, le pyjama accroché près de la porte… J’ai du regardé ce dernier un peu longtemps car il m’a alors dit “c’est un nouveau”. J’adore les pyjamas des garçons ; mais il était un peu tôt pour lui demander s’il pouvait le mettre là maintenant tout de suite. Lisant sans doute dans mes pensées, Laurent s’est levé et l’a mis devant lui, j’ai pu l’imaginer le portant. Putain, trop beau. “Tu dois être bien dedans”. J’ai pas dit beau mais c’est tout comme. Il l’a reposé et s’est rassis. Qu’il commence à se déshabiller et à mettre son pyjama devant moi ne m’aurait pas vraiment surpris, mais ce n’était pas encore le moment.
Je lui ai demandé depuis quand il connaissait Gwanaël, pourquoi d’après lui il avait fuguer, s’il croyait qu’il courait un danger, s’il l’avait contacter depuis son départ. Ses réponses étaient vagues, c’étaient ses réponses pour les parents, les flics, etc… Alors je lui ai demandé s’il avait des photos de son copain. Il a un peu rougi et j’ai su. “quelques unes qu’on a fait en vacances mais vous les avez déjà vues chez ses parents” n’était pas une réponse qui me convenait. “Tu peux me montrer les tiennes ? S’il te plaît !...” Il n’était plus sur de lui.
Je le voyais réfléchir, à ce qu’il pourrait me montrer. Il essayait de se souvenir de ce qu’il y avait. “Elles sont dans mon ordi” – “ok, tu l’ouvres ?” Il a démarré son ordi, ses mains tremblaient un peu. Je ne disais rien, le regardais. Il a cliqué sur son dossier images puis sur vacances. J’ai eu le temps de voir un dossier intitulé GW, je commençais à adorer la tournure des événements. Dans le dossier vacances il a cliqué sur le dernier dossier, et j’ai vu alors les photos. Je les regardais rapidement. Rien de spécial. J’ai sorti ma clé usb et je lui ai demandé si je pouvais les copier. Il a hoché la tête. J’ai branché la clé et j’ai mis ma main sur la sienne et sur la souris. Il n’a pas enlevé sa main. J’ai copié le dossier puis cliqué sur le dossier parent. Le dossier GW est réapparu. “Je peux ouvrir celui-là”. – “Non, il est protégé par un mot de passe” – “Je peux le copier ?” –“Nan, c’est personnel” – “Combien tu veux en échange ?” J’avais toujours ma main sur la sienne, très douce, je lui ai prise et je lui ai redemandé “Tu veux combien si je copie ton fichier ? “ – “Pourquoi vous le voulez ?” – “Pourquoi tu ne veux pas ?” – “C’est des photos personnelles et puis vous n’arriverez pas à l’ouvrir de toute façon” – “T’en fait pas, j’y arriverai. Et j’ai envie d’avoir les plus belles photos et elles doivent être là… Alors combien ? Je te jure que je les montrerai à personne d’autre et que je laisserai le mot de passe pour que personne les voie”
Je le sentais fléchir. Il savait que je savais de toute façon. Peut-être qu’il voulait sans en être sur que je vois ces photos. Il a dit tout bas “100 euros”. J’ai sorti deux billets de 50 de mon portefeuille et je lui les ai donnés. Il les a pris lentement et les a mis dans sa poche. J’ai copié le dossier sur ma clé. Je l’ai regardé, il était beau. Je ne savais pas ce qu’il y avait dans ce dossier mais quel qu’en soit le contenu, je ne regrettais pas de l’avoir acheté. C’était fait. On pouvait recommencer. “Alors, pourquoi Gwanaël a fugué en vrai ?” Il a souri. Ca y est, on était parti pour bien s’entendre.

Chapitre 5 : Une fugue

Gwanaël était allé au collège comme d’habitude. Avec Laurent. Ils se racontaient leur soirée ; depuis leur arrivée chez eux jusqu’au moment où ils éteignaient la lumière. Ce qui se passait après, ils n’en parlaient qu’à l’abri des oreilles indiscrètes. Pour Gwanaël, n’avoir rien fait de particulier ne le gênait jamais pour parler. Mais ce jour-là, il y avait quelque chose. Il commença par raconter comment sa sœur l’accueillit en lui gueulant dessus. Sa mère était encore au boulot et son père filait un coup de main à un de ses collègues. Il avait envoyé sa sœur se faire mettre par son jules, elle avait promis de le dire à leur mère. Il était rentré dans sa chambre et s’était mis à faire ses devoirs.
Les exercices de math de la veille étaient assez costauds. Quelques semaines auparavant, il aurait pu aller chez son voisin se faire aider. Là, tout seul, il avait du mal à se concentrer. Même après avoir fini tout ce qu’il avait à faire, il n’en tira aucune satisfaction. Une corvée. Ses devoirs étaient devenus une corvée. Rien pour le faire sourire, rien pour l’emmener dans un autre univers. Quand il reposa son crayon, il avait pris sa décision.
Il garda sa décision secrète le plus longtemps qu’il put. C'est-à-dire jusqu’à ce qu’il voit Laurent. « Je vais à Palavas demain. Tu viens avec moi ? »
Les deux garçons se connaissaient trop bien. Laurent compris que son copain avait décidé de partir sans prévenir personne et que sa question n’était qu’une question. Il réfléchit quelques secondes et décida de le laisser partir seul. « Non, pas tout de suite. Dans quelques jours peut-être, si tu es encore là-bas. Tu pars quand ?» - « A midi, après les cours »
Laurent savait pourquoi Gwanaël partait. C’était un de leurs sujets de conversation depuis deux semaines : son voisin dans le sud. Ils avaient passé des heures sur le net et en connaissaient un maximum sur Palavas, Montpellier et le Cap d’Agde. Leur imagination débordante n’avait pas besoin en plus d’une station naturiste. Pour le coup, il y eu vraiment un trop-plein d’idées délirantes dont certaines carrément surréalistes. C’est pour cette raison que la fugue de Gwanaël a eu lieu si tard. Trop de choses en trop peu de temps. Mais la date avait enfin été arrêtée et à part une grève à la SNCF, il n’y avait pas grand-chose qui aurait pu l’empêcher de partir.
Les deux garçons étaient arrivés au collège pour une matinée comme tant d’autres. Histoire-géo barbante durant deux heures puis cours de math. Au moins Gwanaël n’aurait pas fait ses exos pour des prunes. Mais il ne voulait pas se faire remarquer alors lever le doigt était hors de question. Sa voix ou un tremblement de la main aurait pu le trahir . La prof d’ailleurs ne s’interessa pas à lui, ni à Laurent. Un observateur au courant de la future fugue aurait eu beau chercher un quelconque signe, il n’aurait rien vu. Deux garçons qui passaient leur matinée en classe comme d’habitude. Aucun signe de nervosité, pas de moments d’absence, enfin pas plus que d’habitude.
A midi, ils sortirent du collège. Ils mangeaient habituellement à la cantine et les sorties étaient réglementées mais rien ne peut arrêter deux garçons déterminés. Tout était prêt, le sac, les billets, les portables. Laurent devait retourner au collège avant qu’on remarque son absence. Il avait un mot d’absence pour Gwanaël. Aucun problème n’était venu contrecarer leur plan. Ils se serrèrent la main et chacun partit de son côté. Voilà, Gwanaël pouvait commencer son voyage vers le sud.

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