Chapitre 11 : Des mangas

Je rentre dans la presse avec Yassine. Il y a aussi pas mal de cadeaux souvenirs. On voit qu’on est dans une ville touristique, les étagères sont remplies d’objets inutiles ayant un vague rapport avec la mer. Je mets ma main sur l’épaule de Yassine et le guide vers le rayon revues. Je passe à côté du tourniquet où se trouvent les journaux sans même y jeter un œil. De toute façon, il n’y aura aucune nouvelle sur la fugue de Gwanaël avant demain et le reste ne m’intéresse pas. Yassine ne l'a pas non plus regardé. Il ne doit pas lire souvent de journaux je présume. J’aurais dû lui demander avant quel genre de revues il lisait, peut-être qu’il est abonné à un manga ou à une revue pour ado, à moins qu’il ne lise des trucs sur les séries ou sur les stars…
Je ne passe jamais assez de temps avec les garçons que je rencontre. Mais ainsi, il leur reste toujours cette part de mystère. Pourtant souvent je les connais mieux que leurs parents. Bon, là j’ai un peu été pris de court, mais il n’y pas grand-monde, on va pouvoir discutailler un peu. Je le laisse regarder les magazines, il s’arrête là où se trouvent les revues people. « Tu écris dedans » -« Non, celles-là sont fourre-tout, c’est plutôt un magazine d’enquête mais parfois un peu trash, ils ne doivent pas l’avoir ici. Tu veux acheter quelque chose ? Je te le paye. » Il regarde les images de voitures qui s’étalent devant lui, les stars, les endroits d’évasion, … Il semble un peu perdu. « Je te laisse un peu regarder, je vais voir un peu les journaux ». Je me contrefiche de ce que racontent les journaux mais il faut toujours laisser les enfants un peu libres, ne pas trop les guider et les laisser eux-mêmes trouver leur voie même pour des détails.
Je fais semblant de lire les titres des journaux et l’observe. Il pose et repose des revues sans vraiment s’attarder sur l’une d’elles. Son regard s’est posé sur les étagères du haut mais n’y est pas resté. Il va vers le coin enfant avec Mickey et compagnie. Bon aujourd’hui ce sera bande dessinée ou manga. Je le rejoins, il prend un à un tous les magazines qui traitent de manga. Il en choisit, un peu au hasard me semble-t-il. « Celui-là, ça va ? » - « Pas de problème. On va demander s’il a des crayons ? » - « Y en a derrière le vendeur, je les ai vus en rentrant. » Il a une bonne vue ce petit. On passe à la caisse, je lui donne un billet de 20 € et lui indique les crayons du doigt. « Tu prends ce que tu veux. N’oublie pas une feuille, enfin n’importe quoi pour dessiner. Je t’attends dehors. »
Ce n’est pas un garçon timide et il doit souvent se débrouiller seul. Facile pour lui. Il n’est pas long à sortir. Il me tend la monnaie, je la prends et la met dans ma poche, sans recompter évidemment. J’aurai pu la lui laisser mais ce n’est pas la peine. Il a pris un crayon-gomme et un cahier de dessin.
Y a pas de Mac-Do ici, que des restos. « On va dans un café ou sur la plage ? » je lui demande. Il choisit la plage. Il n’y a pas trop de monde à cette période de l’année, on sera tranquille. J’ai presque oublié que je devais quand même regarder si des fois un petit Gwanaël n’était pas dans les parages. Je regarde donc un peu les garçons, mais il n’y en a que deux et trop grands. C’est vrai que la plupart sont encore en classe. Point de Gwanaël. Yassine me guide assez près de la mer. J’espère que c’est la marée descendante. Ah oui, j’oubliais, il n’y a pratiquement pas de marée ici. Yassine pose son sac et tout ce qu’il avait dans la main sur le sable.
Puis il ouvre son sac et commence sa petite installation. C’est vrai que ce n’est pas la première fois qu’il vient. Il étale la serviette, il enlève ses baskets et les mets aux coins de la serviette pour qu’elle ne s’envole pas, met son sac à un autre coin. Alors je le vois enlever son tee-shirt. Bon sang, comme il est beau, un corps svelte avec une couleur magnifique. Les petits marocains ont cet avantage de n’avoir pas de différence de couleur entre les parties bronzées et celles qui ne le sont pas. Il pose son tee-shirt avec une casquette qu’il a prise dans le sac sur le dernier coin. Je n’arrête pas de le regarder. Il a fini, son regard croise le mien. « Y a de la place pour moi ? » - « Oui, j’ai une serviette immense… ». Il s’assied et je me mets à côté de lui. On regarde la mer, je ne peux quand même pas toujours le regarder. J’ai déjà des souvenirs pour des semaines. « Je vais dessiner maintenant, après j’aurai trop chaud… » me dit-il - « Je pourrai te jeter dans la mer pour te rafraichir si tu veux. » - « Non merci » répond-il en souriant. Il prend son cahier et son crayon. « Tu veux que je dessine quoi ?» - « Ce que tu veux, simplement un personnage, un garçon sur la plage par exemple ». Il ne réfléchit pas, il prend son crayon et commence à tracer des traits rapidement. Il ne gomme pas. Je vois à son visage qu’il s’applique comme pour un travail sérieux.
Je regarde sa main. Elle n’hésite pas. Le personnage commence à apparaitre. C’est vrai que c’est un manga, la chevelure est en pointe. Il observe son personnage puis comme à faire le décor. D’abord l’horizon puis il ajoute des détails. D’une feuille blanche, il a fait un endroit où je m’incrusterai bien. Son personnage, bien que manga, ressemble à un jeune garçon téméraire et rentrer dans le dessin comme dans le clip de Ah-ha ne me déplairait pas. Son dessin est fini. Il fait quelques retouches et voilà, le résultat est splendide. « Bon sang, il est génial ton dessin. En plus tu l’as fait vite. T’es vraiment doué ! ». Il ne dit rien mais je vois que mes compliments le touchent. Il ne doit pas en avoir souvent à part ceux de ses copains peut-être.

Chapitre 12 : Petits mensonges

Laurent et Gwanaël ne réagissaient pas de la même façon lorsqu’ils mentaient. Alors que Gwanaël rougissait subitement, Laurent ne manifestait aucun signe. Un adulte parierait qu’il dit la vérité même s’il donne un mensonge plus gros qu’une maison. Le cher professeur de Lie to me aurait bien du souci, il trouverait bien une excuse bien que je ne sache pas trop laquelle. S’il ne s’agissait d’un enfant, il dirait qu’il ne manifeste aucune émotion, qu’il est froid, qu’il vit dans un autre monde sans prise avec la réalité, … Mais Laurent croyait vraiment à ce qu’il disait au moment où il le disait, c’était aussi simple que ça. Il se mettait toujours dans la peau des personnages quand il lisait, ce qui lui arrivait souvent ; et quand il racontait une histoire, il « voyait » tout le contexte, un monde tout autour avec un passé et un futur. Aussi quand il avait dit que Gwanaël lui avait donné un mot d’excuses, il avait imaginé l’endroit, la mauvaise mine de Gwanaël, le moment exact, … Il lui suffisait de raconter ce faux souvenir. Laurent n’était pas vraiment inquiet. La police d’ailleurs ne l’interrogea que par pure forme. Les parents de Gwanaël en revanche voulaient tout savoir, même ce qui n’existait pas. Ils lui demandèrent de quoi ils avaient parlé tous deux le matin, s’ils avaient rencontré quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas, si Gwanaël avait son sac et rien d’autre. Ils avaient insisté sur le moment où il avaient eu le mot d’excuse. Laurent se « remémora » alors l’épisode. « On venait de finir le cours de math. On avait pas fait grand-chose. C’était la même chose que la semaine dernière. On a surtout corrigé des exercices. Il avait tout bon. Moi aussi. Celui qui les a faits au tableau s’est planté, elle a demandé si quelqu’un d’autre voulait venir… Mais y a jamais personne qui répond de toute façon. Alors elle a demandé à Ahmed. Il a réussi à trouver la réponse mais il l’avait pas fait alors ça a duré longtemps. On a presque passé une heure à faire les exos. C’est au dernier exo qu’il m’a donné son mot. Je l’avais pas vu écrire. Après on a ajouté une propriété dans le cours et c’est tout. Après on est sorti. Alors je lui ai demandé c’était quoi tout ça. Et il m’a dit qu’il avait des vertiges et qu’il voulait rentrer. Je lui ai demandé s’il voulait que je l’accompagne mais il m’a dit que ça allait pour l’instant mais qu’il était fatigué. Il m’a dit à demain et il est sorti du collège. C’est tout. Je l’ai pas revu. » Évidemment, les parents ne pouvaient pas aller bien loin avec une telle histoire. Mais c’était le but. Laurent ne voulait pas trop être embêté et si on pensait qu’il ne savait rien, on le lâcherait. Pour ses parents, il raconta le même « souvenir » avec encore plus de détails. Son père était pointilleux. Il avait quand même un peu peur qu’ils accentuent leur surveillance mais il ne pouvait rien contre l’instinct protecteur des parents. Encore que les siens le laissaient assez libre car ils pensaient que l’affrontement avec des événements imprévus le consoliderait. Et ils avaient eu raison dans un certain sens, bien qu’ils ne le sachent pas. Il avait une fois réussi à aller à Lille sans qu’ils s’en rendent compte. Par contre, Laurent ne savait pas si le mensonge de Gwanaël passerait, ce petit morceau de papier où il avait écrit dans la case « motif de l’absence » : « vertiges ». Un seul mot. Ils avaient pensé qu’il valait mieux écrire le moins possible. Car ils ne s’étaient pas renseignés sur les graphologues et sur ce qu’ils pourraient découvrir. Avec un seul mot, si vraiment ils pouvaient déchiffrer les émotions, alors ils auraient vraiment du mal. Plus que ça même : il avait écrit en majuscules. Peut-être que justement ils interpréteraient l’écriture en majuscules comme une envie ou une peur. Les spécialistes arriveront toujours à nous surprendre avec leurs conclusions. La vie de Laurent suivait deux voies. Il vivait avec ses parents et à l’école et il ne se passait rien que de très habituel, mais il vivait aussi en communication secrète et en imagination avec Gwanaël. Comme physiquement il ne se trouvait qu’en un seul endroit et que personne ne savait lire les émotions qu’il cachait, tout allait bien. Pour l’instant. Il regarda son ordi. Son disque dur était nettoyé, mais il ne faudrait pas que des experts viennent l’examiner de trop près. Il devrait alors s’expliquer sur certaines pages web qu’il avait visitées. Pourquoi Montpellier par exemple. La réponse « pourquoi pas ? » ne suffirait alors sans doute pas. Mais il n’y avait pas de raison qu’on fouille dans son ordi. Son esprit alors se dirigea vers son nouveau portable. Là aussi, il ne faudrait pas qu’on fasse une fouille trop minutieuse de sa chambre bien que sa cachette n’ait jamais été trouvée par ses parents. Le portable était un risque, mais n’avoir plus de liaison avec Gwanaël était un risque encore plus grand.

Chapitre 13 : Un pari

« Ça y est je suis à palavas. Je vais voir s il est la. @+ » Laurent relut le message 3 fois. Ils y étaient arrivés. Gwanaël allait passer ses trois jours avec Éric à Palavas comme ils l’avaient promis. Ils allaient réussir leur pari et Éric devrait tenir sa promesse. Il leur avait fallu une dizaine de jours mais ils étaient dans les temps, Éric resterait à Palavas encore pendant une semaine et il suffisait que Gwanaël reste trois jours avec lui pour que le pari soit gagné. C’était un soir lorsque Gwanaël était chez Éric que celui-ci fut pris. Ils étaient en train de revoir une leçon de math quand Éric annonça à Gwanaël qu’il partait la semaine suivante pour deux semaines. Il avait décidé de prendre un peu de vacances. Le garçon fut un peu vexé qu’il ne lui ait rien dit avant et même qu’il pense devoir prendre des vacances… « Tu aurais pu me le dire avant… » - « J’étais pas sur d’y aller et puis je connaissais pas les dates. J’ai payé aujourd’hui seulement… » - « En plus tu travailles pas, t’as pas besoin de prendre de vacances… enfin pas pendant l’école… » - « Écoute que ce soit maintenant ou pendant les vacances, c’est pareil… de toute façon tu pourrais pas venir avec moi. » - « Pourquoi ? J’aurais pu venir si c’était pendant les vacances. » - « C’est ça… » - « Quoi ? C’est vrai. Si j’avais envie de venir et que toi aussi, mes parents auraient été obligés. » - « Même si tes parents avaient voulu, c’est toi qui aurait pas voulu. » - « Pourquoi tu dis ça ? » - « Je te connais mon petit Gwanaël… » - « Je te jure que j’aimerais bien partir en vacances avec toi. » - « Je t’ai dit de jamais juré. » - « Ouais, ma mère aussi… alors je te promets que si je peux partir en vacances avec toi, alors je pars. » - « Trop tard. J’ai déjà payé. Mais ça t’empêche pas de venir si tu veux. J’ai une chambre avec un grand lit et avec vue sur la mer. Ça te dit ? » - « Chiche ? » - « Quoi, tu vas dire comme ça à tes parents que tu viens avec moi et pas de problème ? » - « Tu veux vraiment que je vienne avec toi. C’est pas des craques ? » - « Évidemment J’adorerais passer mes vacances avec toi. Tiens, je te donne l’adresse et les dates. Tu viens quand tu veux, comme d’habitude, sauf que ce sera au soleil cette fois. » - « Je peux pas partir avec toi ? » - « Je pars pas d’ici. Je dois d’abord aller dans le Nord voir mes parents et je pars directement de là-bas. » - « T’as vu, tu l’as fait exprès pour pas que je vienne. » - « Tu me connais. Tu sais que c’est pas vrai. » - « Ok, d’accord. Et je fais comment pour aller là bas ? En stop ? » - « Tu fais comme tu veux mon grand. En stop, en avion, en volant une voiture, à vélo ou à roller, je suis pas ton père… » - « Ok, comme t’es sur que je viendrai pas, je vais venir. » - « J’ai rien dit moi. » - « Ouais c’est ça… N’empêche que je viens passer trois jours dans ton hôtel à Palavas parce que tu m’a invité et t’as pas intérêt à me lâcher… » - « D’accord ! » - « T’as vu ! Tu me crois pas ! Écoute on fait un pari, si je viens pas, je te donne tous mes mangas…. Mais si je viens alors tu m’en offres le double ! T’es d’accord ? » - « Ok, t’es sur de toi? » - « No problem » répondit Gwanaël en souriant et en serrant la main de Éric Voilà, il était à Palavas pour trois jours. Quand il avait fait le pari, il n’était pas question de fugue mais il n’avait vu que cette possibilité là. Que ses parents le laissent partir à Palavas en pleine période scolaire aurait été hors de question même s’ils l’accompagnaient. Ils n’y avait aucune chance qu’ils acceptent, alors il n’avait même pas demandé pour ne pas compromettre ses chances. Et il n’avait pas pensé une seule seconde à ne pas partir. Hors de question. L’inconvénient de la fugue était qu’il était certainement recherché. La réaction de Éric en le voyant aussi était incertaine, bien qu’il pensait ne pas avoir de souci de ce côté-là. C’était un homme qui pensait que les enfants étaient trop enfermés, que ce soit dans leur maison ou dans des institutions et qu’il fallait les laisser expérimenter la vie malgré les dangers. Trois jours à Palavas. Ce serait quand même bien que ça reste des vacances et qu’il ne soit pas obligé de rester enfermé pour échapper aux recherches. Gwanaël se promit de tout faire pour . Après tout, rien ne disait qu’ici, les gens seraient au courant. Il sortit la feuille où il avait indiqué le nom de l’hôtel et le nom des rues à prendre pour y arriver. Il chercha le panneau pour savoir sur quelle route il se trouvait. Moins d’un kilomètre le séparait de l’hôtel. Il s’y dirigea lentement en pensant à le tête que ferait Éric quand il le verrait. Il souriait d’avance.

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